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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 21:20
 
La religieuse de Diderot
" On sonna les cloches pour apprendre à tout le monde qu’'on allait faire une malheureuse. "
Diderot, "La religieuse"
 
 
Couperin leçons de ténèbresFrançois Couperin, les Leçons de Ténèbres
Chants probablement connus par "la religieuse" lors son passage à Longchamp

 
A l'origine du roman de Diderot, un fait réel assez répandu dans la France du 18e siècle :  dans les familles nobles ou bourgeoises, il était assez courant qu'une fille née d'un amour extra-conjugal doive entrer dans les ordres pour racheter la faute de sa mère. De jeunes filles se retrouvaient ainsi cloîtrées à vie contre leur gré.

  
" Ma fille, car vous l'’êtes malgré moi, vos sœoeurs ont obtenu des lois un nom que vous tenez du crime, n’'affligez pas une mère qui expire ; laissez-la descendre paisiblement au tombeau : qu’'elle puisse se dire à elle-même, lorsqu'’elle sera sur le point de paraître devant le grand juge, qu’'elle a réparé sa faute autant qu'’il était en elle, qu'’elle puisse se flatter qu'’après sa mort vous ne porterez point le trouble dans la maison, et que vous ne revendiquerez pas des droits que vous n’'avez point. "
Diderot, "La religieuse"


Sur le plan économique, la famille trouvait un intérêt à une telle situation : la jeune fille cloîtrée ne constituait plus une charge courante pour le ménage (nourriture, entretien...), ne nécessitait plus que l'on constitue une dot et que l'on pourvoie à son installation (mariage) et, par quelques habiles manoeuvres, se retrouvait dépossédée de ses droits sur les héritages familiaux à venir.


Sur le plan moral, la famille bénéficiait d'une certaine tranquillité puisque la jeune fille "retirée" (cloîtrée de force plus précisément) pouvait vivre, du moins sur le papier, une retraite paisible, dans laquelle la communauté pourvoyait à tous ses besoins courants et, suprême bonheur, dans laquelle elle pouvait percevoir une petite somme d'argent pour ses besoins personnels ou pour ses vieux jours.  

 

 

Ah quelle tristesse
J'endure en ce couvent.
Mon coeœur plein de tristesse
Souffre mille tourments.
Une mère sévère
Met fin à mon bonheur.
Je suis au monastère
L'amour en est l'auteur.
 

Chanson populaire du 19e siècle


" Vous ferez ce que votre mère doit attendre de vous ; vous entrerez en religion ; on vous fera une petite pension avec laquelle vous passerez des jours, sinon heureux, du moins supportables. "

Diderot, "La religieuse"

 

Gueffier La Religieuse
" Me voilà sur le chemin de Paris avec un jeune bénédictin "
Gravure anonyme publiée en 1796 dans l'édition Gueffier de "La Religieuse"

 
"La religieuse" trouve ses racines dans un fait authentique, celui de soeur Marguerite Delamarre, illustration médiatisée de ce fait assez fréquent. Née en 1717 dans un famille bourgeoise parisienne, la jeune Marguerite, probablement née d'une relation adultère, se voit contrainte d'entrer en couvent en 1732 à l'âge de 18 ans "à la suite d'une sordide histoire d'argent" (Cf. Claude Aziza, "L'Histoire" n°325). La situation de Marguerite Delamarre fit parler d'elle dans les salons parisiens : en 1752, Marguerite introduisit une requête (procès) pour que ses voeux soient résiliés et qu'elle puisse reprendre une vie civile. Soeur Marguerite accusait sa mère de l'avoir forcée à entrer dans les ordres et de ne point avoir choisi son statut de religieuse. Sa requête fut rejetée en août 1756 et son procès définitivement perdu en mars 1758. Marguerite Delamarre a donc terminé sa vie sous le voile de religieuse.

Note : les sources en ma possession sont assez peu nombreuses. Il existe cependant des documents historiques assez précis relatifs au procès de Marguerite Delamarre.

Jacques Rivette - La religieuse 
Affiche du film "La religieuse" de Jacques Rivette


Près de 200 plus tard, à partir de 1965, cette histoire refait parler d'elle. Le cinéaste Jacques Rivette décide en effet de mettre en scène "La religieuse". Immédiatement, des associations engagent le bras de fer pour obtenir l'interdiction pure et simple de ce film à venir : on citera notamment l'association des parents d'élèves de l'enseignement libre ou encore l'union des supérieures majeures. Wikipédia cite un échange épistolaire entre la présidente de cette dernière et l'exceptionnel ministre de l'information Alain Peyrefitte :

La présidente de l'Union des supérieures majeures : « Un film blasphématoire qui déshonore les religieuses ».
Alain Peyrefitte : « Je partage entièrement les sentiments qui vous animent »
.


Le tournage du film est rendu difficile par quelques décisions techniques de l'Etat (refus de tournage dans un bâtiment relevant des monuments historiques) mais parvient néanmoins à son terme.

La commission de contrôle (la "censure") rend un avis favorable à l'exploitation mais propose l'interdiction aux moins de 18 ans. Le secrétaire d'Etat à l'information (qui a remplacé le fantastique Alain Peyrefitte, paix à son âme) réunit une nouvelle fois la commission de contrôle et leur explique que la projection de ce film pourrait provoquer des troubles à l'ordre public et qu'un avis défavorable à l'exploitation serait le bienvenu. La commission persiste sur son avis favorable. Qu'à cela ne tienne, l'avis de la commission n'est que facultatif, et le Ministre Interdit le film. Godard, avec inspiration, interpelle André Malraux dans le Nouvel Observateur : "Monsieur le ministre de la Kultur".

Le film est projeté à Cannes en 1967... et tout se passe bien ! Le film est accueilli chaleureusement et l'on se rend compte qu'il est austère, simple et très fidèle à l'oeuvre de Diderot. Les lobbies religieux n'auraient-ils pas cherché à faire passer une oeuvre philosophique, au même titre que celle de Diderot, pour un scandaleux pamphlet anti-catholique ?
 
L'interdiction ministérielle est annulée par la Justice administrative et le visa d'exploitation délivré à compter de l'été 1967. Record d'entrées, republication de l'ouvrage de Diderot. L'agitation réactionnaire a obtenu l'effet inverse à celui recherché.

La bataille de 1967 entre intégristes catholiques (sous faux nez, certes) et artistes reprenant une oeuvre philosophique critique (rappelons-nous quand même qu'il ne s'agit pas de critiquer l'Eglise pour le seul plaisir de le faire, l'affaire Delamarre a bel et bien existé) est la continuité d'une bataille historique entre traditionalistes et progressistes et que l'on peut résumer par : "Peut-on critiquer librement les religions ?".

Le texte intégral de "La religieuse" de Denis Diderot est librement accessible sur le site de Wikisource.

Oeuvres évoquées :
- Diderot, La religieuse (écrite en 1760, publiée en 1780 en feuilleton puis en 1796 en oeuvre intégrale)
- "Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot", film de Jacques Rivette sorti en 1967

Publié par comprendre - dans Histoire
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commentaires

Cybione 11/01/2011 15:04



J'ai lu le livre et visionné le film il y a bien longtemps, et je ne me rappelle plus vraiment de l'histoire.


Il faut dire que le contexte sociologique me passait à l'époque au-desus de la tête.


Les fils de la noblesse étaient aussi poussés à faire carrière, le second dans l'armée et le troisième dans la religion, certainement pour les mêmes raisons d'héritage.


Ainsi, le doamine allait à l'aîné et les autres ne se sentaient pas dépossédés, puisqu'ils se retrouvaient (le plus souvent) avec une charge, et donc des revenus.



comprendre 12/01/2011 03:37



Exact, les nobles surtout procédaient de la sorte, je ne sais pas si c'était pour des raisons patrimoniales ou sociologiques, mais ce que tu écris fait sens.



D&D 23/11/2010 01:31



Le film de Rivette, il est bien prévu que je le découvre un jour, mais je n'ai pas lu le livre et je découvre l'histoire... Seigneur...


En espérant que le reuteuteu s'est bien passé ;-)



comprendre 24/11/2010 02:00



Je l'ai vu passer sur le câble il y a quelques mois, je regrette de ne pas avoir fait l'effort de le regarder (ou de le faire enregistrer par un ami qui habite loin de la France et qui ne serait
pas tombé sous le coup de la loi, dura lex, sed lex). Reviens m'en parler quand tu l'auras vu ! Et conservons bien à l'esprit cette belle époque où l'État censurait les films trop critiques,
Diderot a dû penser, de là-haut, que l'histoire avait de curieux hoquets dans des plis de modernisme.



Cratès 15/11/2010 11:33



 " On sonna les cloches pour apprendre à tout le monde qu'on allait faire une malheureuse. " 

On se sent déjà étouffer par l'atmosphère obsurantiste de l'affaire, et 200 ans après par les conditions de sortie du film (interdit au moins de 18 ans !!!!)

Peut-on critiquer les religions ? A voir les prerogatives qu'elles se prennent lorsqu'elles sortent de la sphère privée (sans compter les crimes perpétrés en sont nom à travers le monde), oui,
elles ne doivent pas échapper à la critique (cest mon avis et je le partage...).
Merci pour cet excellent article, je ne connaissais pas cette affaire Delamarre. Je vais d'ailleurs essayer de retrouver ce film polémique.



comprendre 20/11/2010 14:24



J'ai vu que le film est passé il y a quelques semaines sur une chaîne du cable. Effectivement, moi non plus je ne connaissais pas, en son temps, le texte de Diderot et son origine réelle. Pas sûr
qu'il y ait beaucoup de sources en ligne.



Fille du Midi 14/11/2010 13:27



En réponse à la question :

comprendre 20/11/2010 14:21



C'est indéniable, la pratique du cloître stratégique a bien existé. Je suis en train de lire un live où, justement, il est, à un moment donné, question d'une mère supérieure d'un couvent, qui a
pris le voile du fait de l'état des finances de sa famille, et qui pourrait revendiquer plus de "quarts" de noblesse que la comtesse du château voisin.



Aimé 12/11/2010 14:39



Didérot et ses pensées... tout un chapitre. Merci pour votre article qui m'a particulièrement plu !


Amitiés