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25 avril 2009 6 25 /04 /avril /2009 13:32

Jules RENARD –- Poil de carotte (1894)


Librio Poil de Carotte - Crédits photo : amazon.fr
Poil de carotte est un enfant aux cheveux roux qui vit dans une famille paysanne française à la fin du 19e siècle. Il est mal aimé par les siens et, pire, est constamment humilié par sa mère. Contre cela, il ne peut rien faire, sinon ruser pour éviter les humiliations.

Le texte de Jules Renard est une suite de petites nouvelles formant un ensemble facile d’'approche et très agréable à lire. Ceux qui ont connu la vie à la campagne y reconnaîtront une foule des petites choses du quotidien (les rognures données aux lapins, aller fermer les poules avant la nuit, les objets usuels…...).

Le texte intégral est libre de droit et vous pourrez le lire en cliquant sur ce lien. Un extrait :




La Mouche

Illustration La Mouche - crédits : Université Paris 12
La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle ardeur, s’applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s’il fuyait un ogre. Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la soif. D’ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d’eau-de-vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic, que la chasse grise, oublie d’en demander.

— Une goutte, papa ?

Le vent n’apporte qu’un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte qu’il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite de son père. Soudain, il s’arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille, l’agite vivement, le retire, puis feint d’écouter, et il crie à M. Lepic :

— Tu sais, papa, je crois que j’ai une mouche dans l’oreille.

Monsieur Lepic : Ote-la, mon garçon.

Poil de Carotte : Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l’entends qu’elle bourdonne.

Monsieur Lepic : Laisse-la mourir toute seule.

Poil de Carotte : Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid ? Monsieur Lepic : Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.

Poil de Carotte : Si je versais un peu d’eau-de-vie pour la noyer ? Me donnes-tu la permission ?

— Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.

Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de réclamer sa part.

Et bientôt, Poil de Carotte s’écrie allègre, en courant :

— Tu sais, papa, je n’entends plus la mouche. Elle doit être morte. Seulement, elle a tout bu.

Illustration La Mouche
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28 février 2009 6 28 /02 /février /2009 11:02

GalionConte lu

Anatole le Braz - La bague du capitaine


Durée : 8'48 - Source : Télérama Radio


Un conte court, probablement extrait de "La légende de la mort en Basse-Bretagne : croyances, traditions et usages des Bretons armoricains" publié par Anatole le Braz en 1893. "La bague du capitaine" est un conte fantastique assez impressionnant (jeunes enfants, passez votre chemin) où l'Ankou (la mort dans la tradition bretonne) punit celui qui a profané la sépulture du marin mort en mer.

Drapeau breton

Il y a quelque cinquante ans, un navire étranger fit naufrage sur la côte de Buguélès, en Penvénan. On recueillit une dizaine de cadavres. Comme on ignorait s'ils étaient chrétiens, on les enterra dans le sable, à l'endroit où on les avait trouvés. Parmi eux, était le corps d'un grand et beau jeune homme, plus richement vêtu que ses compagnons, et que, pour cette raison, l'on jugea être le capitaine. A l'annulaire de la main gauche, il portait une grosse bague en or sur laquelle étaient gravées des lettres d'une écriture inconnue.


Buguélès est habité par une population d'honnêtes gens. On enterra, ou plutôt on ensabla le beau jeune homme, sans le dépouiller de sa bague. Des années se passèrent. Le souvenir du naufrage s'était un peu effacé. Cependant, à la veillée, quelquefois, en attendant le retour des hommes partis en mer, les femmes devisaient encore de celui qu'elles appelaient " le capitaine étranger ", et de la grosse alliance en or qu'il portait au doigt. La première fois que Môna Paranthoën, une jeune couturière des environs, entendit raconter cette histoire, elle ne fit que rêver toute la nuit de cette alliance qu'on disait si belle. Le lendemain, elle y songea encore, et le surlendemain, et tous les jours suivants. Cela devint chez elle une hantise. Elle était passablement coquette, comme le sont beaucoup de jeunes couturières, et elle se disait qu'un bijou est fait pour briller à la lumière du soleil béni, non pour s'encrasser dans les ténèbres de la tombe. Longtemps néanmoins, je dois l'avouer, elle repoussa la tentation. Mais son métier même l'y exposait sans cesse. Quand elle cousait dans les maisons de Buguélès, ce qui advenait presque journellement, elle était obligée de s'installer sur la table, près de la fenêtre, et toutes les fenêtres de ce pays regardent du côté de la grève.


A la fin, la malheureuse n'y tint plus.


Un soir, sa journée close, elle fit mine de retourner chez elle ; puis, quand elle fut bien sûre de n'être pas vue, elle descendit à pas de loup sur la plage.


Le lieu de la sépulture des noyés était marqué par une croix grossière, faite de bois badigeonné de goudron, qu'on avait eu soin de planter juste au-dessus du cadavre de leur capitaine. A tout seigneur tout honneur.


Nuit pleine, et tous les pêcheurs rentrés, Môna Paranthoën n'avait pas à craindre d'être dérangée. Elle s'agenouilla, se mit à gratter le sable avec ses ongles, furieusement.


Bientôt, elle parvint à tirer à elle une des mains du cadavre, la gauche. L'anneau y était toujours. Elle tenta de le faire glisser sur le doigt, mais la peau racornie formait de gros bourrelets. Elle essaya de ses ciseaux. Peine perdue : les ciseaux ne mordaient pas dans ce cuir tanné par l'eau de la mer. Alors, exaspérée, elle saisit le doigt à pleine main et l'arracha d'un coup sec. Puis elle fit rentrer la main, nivela le sable, épousseta son tablier en se relevant, et s'enfuit, emportant la bague.


Le lendemain, elle vint à son ouvrage comme à l'ordinaire. Seulement enveloppée d'un fichu de laine, elle était toute pâle.


" Qu'avez vous donc, Môna ? lui demanda la ménagère.
- Oh ! rien, fit-elle, un peu mal à la tête. Cela va passer. " Et elle entama sa couture. Mais au lieu de passer, le mal ne fît que croître, au point de forcer Môna Paranthoên à quitter son travail. Elle s'en alla, en gémissant. Elle disparaissait à peine au tournant du sentier, qu'il s'éleva un grand tumulte dans le village. Des gamins qui jouaient sur la grève étaient subitement remontés, criant à tue-tête: Venez voir! Venez voir! ce qu'il y a au "Cimetière des noyés!"


Tout Buguélès, hommes et femmes, descendit derrière eux jusqu'à la mer. Quand on fut arrivé à l'endroit, voici ce qu'on vit : au pied de la croix goudronnée, une manche de veste sortait du sable, et de la manche sortait une main, et les doigts de cette main étaient affreusement crispés, sauf un, l'annulaire, qui se dressait rigide et menaçant. On eût dit qu'il désignait avec colère quelqu'un, tout là-haut, dans les landes maigres qui dominent les petites maisons éparses des pêcheurs. A sa base, on pouvait voir une déchirure profonde, qui formait une plaie circulaire.


Une des femmes qui étaient là, parla ainsi :
- C'est le doigt de la bague : on la lui a volée, et il la réclame.
- Réenfouissons toujours cette main, répondit un des hommes.


Et il la recouvrit de sable. L'assistance se dispersa, en échangeant mille commentaires.


Au petit jour, les plus impatients coururent au Cimetière des noyés. De nouveau, le doigt fatal se dressait sur le sable lisse.


- Voyons voir jusqu'au bout, dirent-ils.


Et ils réenfouirent le doigt, la main, tout comme on avait fait la veille. Puis, ils allèrent quérir çà et là d'énormes galets et des quartiers de roches, qu'ils entassèrent pardessus.


Oui, mais deux heures plus tard, le doigt reparaissait; les pierres semblaient s'être écartées d'elles-mêmes, respectueusement, et formaient cercle à distance.


Alors, on eut recours à d'autres moyens. Le recteur de Penvénan, accompagné d'un chantre et d'un enfant de choeur, vint conjurer le mort, en l'aspergeant d'eau bénite.


Mais le beau capitaine n'était probablement pas chrétien, car il ne se laissa pas conjurer.


- Il redemande son alliance! Répéta la femme qui avait parlé la première fois.


Maintenant, chacun pensait comme elle. Mais où la trouver, cette alliance, où la trouver pour la rendre ?


A ce moment, par la route goémonneuse qui mène de la mer aux maisons de Buguélès, apparaissait Môna Paranthoën, la couturière. Du moins, les ménagères la reconnurent à sa robe de double-chaîne et à l'élégance fraîche de son tablier. Mais elle avait une main tout entortillée de linges.


Elle avançait lentement, exhalant une plainte sourde à chaque pas qu'elle faisait.


Lorsqu'elle fut arrivée au groupe, elle pria, du geste qu'on la laissât passer.


De la main qui n'était pas emmaillotée, entre le pouce et l'index, elle tenait une grosse bague d'or… Vous devinez le reste!…


Les hommes voulurent faire un mauvais parti à Môna Paranthoën.


Alors Môna Paranthoën défit les linges dont sa main était enveloppée. En s'approchant, les hommes virent que cette main avait grossi, grossi d'une façon démesurée et horrible : elle était devenue une main monstrueuse ; un doigt surtout, l'annulaire, énorme et raidi, semblait le doigt d'un cadavre de géant. On se contenta de la fuir comme une pestiférée. Je l'ai rencontrée plus d'une fois, vaquant par les chemins, la main toujours enveloppée de haillons. Elle ne pouvait plus parler, mais elle geignait lugubrement.


Quant au capitaine étranger, depuis lors il repose en paix, sa belle alliance d'or au doigt, et rêvant, j'imagine, de la "douce" qui la lui avait donnée.


Source : bibliothèque municipale de Lisieux


Article initialement publié sur mon précédent blog le 20 janvier 2008


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6 janvier 2009 2 06 /01 /janvier /2009 14:14
Guy de Maupassant - "La folle"

Traduction / Übersetzung / Translation

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La femme aliénée subit les affres de la guerre de 1870 (pour nos lecteurs étrangers, guerre ayant opposé les Français et les Prussiens) : veuvage, décès de ses enfants, désespoir et altération de ses facultés mentales consécutive à une grave dépression nerveuse. Elle baisse les bras face à cette vie. Dans une certaine mesure, son aliénation est signe d'un repli définitif sur elle, un refus de ce monde extérieur sauvage qui l'a brisée et lui a fait subir, en une dizaine d'années, les malheurs que d'autres connaissent au cours d'une vie entière.

Mathieu d'Endolin, le narrateur, est un spectateur de l'évènement mais devient acteur puisqu'il est le seul, du moins pourrait-on croire, à s'inquiéter du sort de cette pauvre femme. Le destin, cruel mais humain dans une certaine mesure, lui apportera le soulagement de son âme en répondant à ses interrogations.

Illustration - Monument aux morts de la commune de Gentioux (France - département de la Creuse)




À Robert de Bonnières.

Tenez, dit M. Mathieu d'Endolin, les bécasses me rappellent une bien sinistre anecdote de la guerre.

Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil.

Je l'habitais au moment de l'arrivée des Prussiens.

J'avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l'esprit s'était égaré sous les coups du malheur. Jadis, à l'âge de vingt-cinq ans, elle avait perdu, en un seul mois, son père, son mari et son enfant nouveau-né. Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte.

La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succédant à cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant à peine, remuant seulement les yeux. Chaque fois qu'on voulait la faire lever, elle criait comme si on l'eût tuée. On la laissa donc toujours couchée, ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour retourner ses matelas.

Une vieille bonne restait près d'elle, la faisant boire de temps en temps ou mâcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans cette âme désespérée ? On ne le sut jamais ; car elle ne parla plus. Songeait-elle aux morts ? Rêvassait-elle tristement, sans souvenir précis ? Ou bien sa pensée anéantie restait-elle immobile comme de l'eau sans courant ?

Pendant quinze années, elle demeura ainsi fermée et inerte.

La guerre vint ; et, dans les premiers jours de décembre, les Prussiens pénétrèrent à Cormeil.

Je me rappelle cela comme d'hier. Il gelait à fendre les pierres ; et j'étais étendu moi-même dans un fauteuil, immobilisé par la goutte, quand j'entendis le battement lourd et rythmé de leurs pas. De ma fenêtre, je les vis passer.

Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs hommes aux habitants. J'en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru.

Pendant les premiers jours, tout se passa normalement. On avait dit à l'officier d'à côté que la dame était malade ; et il ne s'en inquiéta guère. Mais bientôt cette femme qu'on ne voyait jamais l'irrita, il s'informa de la maladie ; on répondit que son hôtesse était couchée depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin. Il n'en crut rien sans doute, et s'imagina que la pauvre insensée ne quittait pas son lit par fierté, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et ne les point frôler.

Il exigea qu'elle le reçut ; on le fit entrer dans sa chambre.

Il demanda d'un ton brusque.

- Je vous prierai, Matame, de fous lever et de tescentre pour qu'on fous foie.

Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne répondit pas.

Il reprit :

- Che ne tolérerai bas d'insolence. Si fous ne fous levez pas de ponne volonté, che trouverai pien un moyen de fous faire bromener toute seule.

Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l'eût pas vu.

Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mépris suprême. Et il ajouta :

- Si vous n'êtes pas tescentue temain...

Puis, il sortit.

Le lendemain, la vieille bonne, éperdue, la voulut habiller ; mais la folle se mit à hurler en se débattant. L'officier monta bien vite ; et la servante, se jetant à ses genoux, cria :

- Elle ne veut pas, Monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui ; elle est si malheureuse.

Le soldat restait embarrassé, n'osant, malgré sa colère, la faire tirer du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit à rire et donna des ordres en allemand.

Et bientôt on vit sortir un détachement qui soutenait un matelas comme on porte un blessé. Dans ce lit qu’on n’avait point défait, la folle, toujours silencieuse, restait tranquille, indifférente aux événements, tant qu’on la laissait couchée. Un homme par derrière portait un paquet de vêtements féminins.

Et l’officier prononça en se frottant les mains :

—- Nous ferrons pien si vous poufez bas vous hapiller toute seule et faire une bétite bromenate.

Puis on vit s’éloigner le cortège dans la direction de la forêt d’'Imauville.

Deux heures plus tard les soldats revinrent tout seuls.

On ne revit plus la folle. Qu’'en avaient-ils fait ? Où l’'avaient-ils portée ! On ne le sut jamais.

La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et les bois sous un linceul de mousse glacée. Les loups venaient hurler jusqu'à nos portes.

La pensée de cette femme perdue me hantait ; et je fis plusieurs démarches auprès de l'autorité prussienne, afin d'obtenir des renseignements. Je faillis être fusillé.

Le printemps revint. L'armée d'occupation s'éloigna. La maison de ma voisine restait fermée ; l'herbe drue poussait dans les allées.

La vieille bonne était morte pendant l'hiver. Personne ne s'occupait plus de cette aventure ; moi seul y songeais sans cesse.

Qu'avaient-ils fait de cette femme ? s'était-elle enfuie à travers les bois ! L'avait-on recueillie quelque part, et gardée dans un hôpital sans pouvoir obtenir d'elle aucun renseignement. Rien ne venait alléger mes doutes ; mais, peu à peu, le temps apaisa le souci de mon coeœur.

Or, à l'automne suivant, les bécasses passèrent en masse ; et, comme ma goutte me laissait un peu de répit, je me traînai jusqu'à la forêt. J'avais déjà tué quatre ou cinq oiseaux à long bec, quand j'en abattis un qui disparut dans un fossé plein de branches. Je fus obligé d'y descendre pour y ramasser ma bête. Je la trouvai tombée auprès d'une tête de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m'arriva dans la poitrine comme un coup de poing. Bien d'autres avaient expiré dans ces bois peut-être en cette année sinistre ; mais je ne sais pas pourquoi, j'étais sûr, sûr vous dis-je, que je rencontrais la tête de cette misérable maniaque.

Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l'avaient abandonnée sur ce matelas, dans la forêt froide et déserte ; et, fidèle à son idée fixe, elle s'était laissée mourir sous l'épais et léger duvet des neiges et sans remuer le bras ou la jambe.

Puis les loups l'avaient dévorée. Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit déchiré.

J'ai gardé ce triste ossement. Et je fais des vœoeux pour que nos fils ne voient plus jamais de guerre.

5 décembre 1882



Citations :

"Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte."

"Et je fais des vœoeux pour que nos fils ne voient plus jamais de guerre."

Sentinelle prussienneIllustration - Sentinelle prussienne dans une ville occupée
(Article initialement publié sur mon précédent blog le 10 décembre 2007)

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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 11:34

Traduction /
Übersetzung / Translation

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NARCISSE ET GOLDMUND
Narcissus and Goldmund
Narziß und Goldmund
HERMANN HESSE

Contexte :
Avec D&D, nous avons convenu de lire un livre en parallèle et pouvoir ainsi en discuter.
Le livre, objet de ce "défi lecture" (comme à l'école !), est Narcisse et Goldmund de Hermann HESSE.

Couvertures du livre :


        La version de D&D                                La version de comprendre


Commentaires des lecteurs :

Comprendre :

Premier point d'étape arrivé au chapitre VI. L'histoire personnelle de Goldmund, destiné à racheter les fautes de sa mère par une vie ascétique, me fait penser à celui de "La religieuse" de Diderot. Pourtant, les deux histoires se passent dans deux pays différents et à deux époques différentes. D'ailleurs, j'écris cela un peu vite car, jusqu'à présent, aucun élément de contexte ne permet de situer le roman dans le temps. Mon impression à moi, c'est le début du XIXe mais l'histoire est supposée se dérouler au Moyen Age ! Curieux... Idem pour l'âge des protagonistes : Hesse nous laisse dans le flou quant aux âges respectifs de Narcisse et de Goldmund. Tout au plus sait-on, dès la fin du chapitre I que Narcisse est "à peine plus âgé" que Goldmund. Ce n'est qu'au milieu du chapitre IV que l'on apprend que Goldmund a dix huit ans. Jusqu'à cette lecture, j'imaginais les protagonistes beaucoup plus jeunes et cela me troublait un peu compte tenu de leurs échanges. Deux "suppositions" du lecteur qui me semblent plus relever de l'écrivain que de l'auto-persuasion.

D&D :

Pour la question de l'âge, je sentais seulement Goldmund un peu plus jeune, et pas Narcisse.

Comprendre :

Oui, l’attention du lecteur est attirée sur la grande jeunesse de Goldmund. C’est lui qui introduit l’erreur sur l’âge de Narcisse, tiré vers le bas en quelque sorte. Avec la progression dans ma lecture, je vois que le « temps » est une donnée mineure dans ce roman : pendant l’errance de Goldmund, il est question du « déroulement du ruban aux mille couleurs » (début chapitre X), les années passent par paquets approximatifs. Ce n’est pas la première fois dans le roman, déjà les années d’études à Mariabronn avaient été traitées de cette manière. Hesse nous le dit : la dimension temporelle dans cet écrit est négligeable. Pour nous dire qu’il faut se concentrer sur l’humain et sa progression personnelle ?

D&D :

Mais le côté XIXème, oui, je le ressens comme toi. Je ne sais pas si l'auteur situerait exactement cette période-là, dans son imaginaire, mais j'ai déjà éprouvé ça avec lui, et même dans l'autre sens : se sentir au XIXème alors que c'est le XXème. D'ailleurs, ce qui est drôle, c'est que je n'imagine pas spontanément qu'Hesse, lui-même a écrit ce livre au XXème...

Comprendre :

La suite de l’histoire donne un bon coup de barre vers le passé. Le point majeur est l’arrivée dans le château du chevalier et la découverte des mœurs et de l’existence de classes sociales bien arrêtées. De même, la vie paysanne, la pauvreté ou la famine nous conduisent à des temps plus reculés que le XIXe. Toutefois, cette référence au moyen âge me semble, lecteur, toujours trop lointaine ! Dans mon esprit, je suis plus au XVe ou XVIe siècle, d’autant plus lorsque je lis la description de la statue de bois de maître Niklaus ou l’échange sur les proportions « parfaites » entre Goldmund et l’artiste.

D&D :

Autre aveu : je suis très ému de (re)commencer ce livre. C'est une écriture qui me pose, qui m'invite à me reprendre, à faire un peu mieux que tenir bon. Rien que le marronnier, en ouverture, c'est très simple, presque convenu, mais le trait est si délicat, je trouve, et si net à la fois : je mesure tout ce que j'ai perdu, dans mon rapport à la nature... Pour faire très vite.

Enfin bref, bien heureux de cette lecture et de te lire à son sujet (je suis très sensible également à la première citation que tu fais). Ah la la, c'est drôle comme cela me bouleverse, déjà, cette rencontre entre Narcisse et Goldmund, les premiers apprivoisements. Le schéma est pourtant clair ! Et pourtant, ça vibre tellement...

Et ça, par exemple, ce questionnement de Narcisse au sujet de Goldmund : " Le rayonnement de vie qui émanait de ce jeune homme l'indiquait nettement : il portait tous les signes d'un individu richement doué dans ses sens et dans son âme, d'un artiste peut-être, en tout cas d'un homme de grande puissance affective dont c'était le destin et le bonheur de s'enflammer promptement et de faire don de soi-même. Pourquoi donc cet être sentimental, cet homme aux sens affinés et riches, qui pouvait éprouver si intensément le charme d'une fleur, d'un lever de soleil, d'un cheval, d'un vol d'oiseau, d'une musique, et les aimer, pourquoi s'acharnait-il à vouloir être un intellectuel et un ascète ? " (p 33 chez moi), ouais, ça, sérieux, c'est très simple, et ça me fout par terre :-)

Comprendre :

Le marronnier est un châtaignier chez moi. L’évocation poétique ne m’a pas touchée, mais j’avoue être peu réceptif à la poésie d’une manière générale, rarement du moins. J’aime, cependant, l’idée de permanence de l’arbre, traversant les saisons et les générations d’élèves.

Je comprends l'invitation à l'amélioration du soi : nous sommes dans un roman initiatique.

Outre l’analyse spirituelle que Narcisse effectue de son jeune ami, dans laquelle apparaît cette démarcation entre « art » et « intellect », je mettrai également en avant la discussion des deux jeunes gens à ce sujet (dans les citations).

Comprendre :

Petit point d’étape avant d’engager la lecture du chapitre XI.

Goldmund a déjà vécu, dans le déroulé de l’histoire, trois « vies » et vient de s’engager dans sa quatrième :
La première, c’est le couvent avec son ami Narcisse. La fin de cette « vie » est la prise de conscience de Goldmund quant à sa mère et la découverte de sa vraie nature intérieure.
La deuxième « vie » débute avec Lise et prend fin après la mort de Victor : Goldmund est dans une période intérieure sombre. J’intègre dans cette vie le passage du château car il n’apporte rien de nouveau à Goldmund, il reste dans sa soif de conquêtes, la porte de sortie « morale » (mariage) n’ayant pu être prise du fait de la différence de classe entre lui et l’une de ses jeunes amoureuses.
La troisième vie est très courte et ne dure que deux ou trois pages dans le livre : après la mort de Victor, Goldmund devient fou, il dérive mentalement et physiquement, renonce même un temps à la vie. Cet épisode n’est pas négligeable car il marque le point le plus bas du cheminement.
La quatrième démarre à la fin du chapitre XI après sa rencontre avec la statue de bois de maître Niklaus : « Goldmund posséda ce qu’il n’avait encore jamais possédé […] : un but ».

Ainsi, après la phase initiatique (Couvent, Narcisse), sa période d’errance (routier, sexualité), de déchéance (folie), Goldmund trouve un cap pour sa vie, celle de l’art. D’ailleurs, le jeune homme le dit à Niklaus : « je me suis sauvé [du monastère] et depuis des années je suis en route, jusqu’à ce jour ». Il est arrivé.

Le personnage de Lise, que tu évoques toi aussi, m’a troublé. De part les métaphores que Hesse emploie, cette Lise acquiert un caractère fantastique. Elle n’est pas vraiment un simple être humain, bohémienne aux cheveux noirs, elle est un être de la nature, de la nuit ("de la lune et des étoiles"). Ici, je ne peux m’empêcher de penser à Lilith, la première femme mythologique d’Adam. Lise est très fortement teintée de paganisme : elle apparaît de nuit, elle « sort de la forêt », semble même y vivre, elle « voyait avec des yeux faits pour les ténèbres comme le renard ou la martre », utilise le cri d’un animal pour faire connaître sa présence. Inutile de faire un inventaire plus long, les métaphores nous disent que Lise est plus qu’un être humain, elle a une caractère hybride entre l’homme et la nature. Mystérieuse et nocturne. Une part secrète de l'homme, peut être sa bestialité, sa sensualité, celle qui n’avait de place à Mariabronn : souvenons-nous de Narcisse : « Ce sont des jeunes filles qui hantent tes rêves, moi, ce sont mes écoliers » (voir la citation, la plus importante du livre à mes yeux à ce point de ma lecture).

Je m’interrogeais sur cette capacité assez surprenante de Goldmund à « tirer tout ce qui bouge » ! Non, il faut dire les choses telles qu’elles sont, son personnage devient un vrai bourrin au sortir du couvent. C’est Victor qui nous donne la clé du mystère : « Tu es tout jeunet, et joli, avec ton air d’innocence […]. Tu plais aux femmes et les hommes se disent : Dieu, celui-là est inoffensif, il ne fera de mal à personne ». Goldmund use de sa bonne figure, et de sa capacité à s’adapter à l’attente de son interlocutrice féminine, pour s’en attirer les faveurs charnelles. Un point me trouble néanmoins, je garde un regard critique sur le fait que Hesse fasse presque systématiquement plonger les femmes mariées dans les bras du routier : n’y aurait-il pas là quelques comptes à régler avec les femmes ?

D&D :

Notre ami Goldmund est donc en plein début de découvertes et notamment sensuelles, ce qui est fort agréable à lire, et me fait réfléchir à des choses un peu délicates, au risque de paraître réac' sur la question.
Voilà : je trouve très beau la découverte de l'amour par l'initiation, dans une certaine forme d'innocence, et donc aussi d'ignorance. Je ne suis pas prude pour deux ronds, et notamment pas au cinéma, mais j'aime cette idée d'expérience fondatrice de la sexualité, quand elle n'a pas été banalisé auparavant. Et après, mon dieu, chacun voit midi à sa porte, Narcisse et Goldmund n'ont pas la même, et sans doute sommes-nous plus ou moins tiraillés entre les deux... parfois en souffrance... parfois avec délice :-)

Comprendre :

Je n'évoquerais pas ici la question générale de "l'initiation fondatrice" qui touche au domaine de l'intime. Néanmoins, je souhaiterais également réagir sur la découverte de la sensualité par Goldmund. La figure de Lise, outre son aspect mystérieux, lunaire et paganique tel que je l'ai évoquée, évoque très subtilement celle de la mère de Goldmund, notamment à travers la métaphore de la douce lumière blanche de la lune (la lune étant définit par Narcisse comme le côté de la mère). Hesse explique, plusieurs chapitres plus tard, que toutes les femmes sont la seule et même figure de la Mère des Hommes : Lise et la mère de Goldmund se confondent dans une entité mystique que Hesse nous décrit au fil des chapitres. Voilà pourquoi, pour ma part, j'étais mal à l'aise à l'évocation de cette initiation nocturne, y lisant en filigrane un inceste initiatique, au mieux métaphorique.

D&D :

Ton questionnement sur Hesse et les femmes, je ne voudrais pas l'évacuer trop vite. Nous y reviendrons sans doute. Mais je ne ressens pas cela dans le fait que Goldmund ait ses aventures avec des femmes mariées. C'est peut-être une ignorance de ma part, mis je rattache cela à l'époque où se situe le livre : il me semble qu'alors, socialement, il était bien plus possible pour une femme de prendre un amant, une fois mariée, qu'avant, les risques encourus n'étant pas les mêmes...

Comprendre :

Évacuons immédiatement la réalité historique de ce comportement, cela fausserait le débat (les moeurs, y compris campagnards, étant fortement influencés par la religion catholique). Je comprends ton argument de la facilité de prendre un amant extra-conjugal, j'y avais également songé. Cependant, je trouve que, statistiquement, Goldmund tombe sur un nombre étonnant de femmes "ouvertes" pratiquant l'oeillade suggestive ou la rencontre nocturne furtive. Cela se retrouve encore dans les lointains chapitres auxquels je suis arrivé.

D&D :

J'ai terminé le chapitre IX (tu dois en être au double :-) ), fin de la troisième vie, donc... Dans ces dernières pages, je reste marqué par le surgissement de la mort. C'est très brutal, presque inattendu (bêtement : on n'a pas envie qu'un truc comme ça arrive à Goldmund, si vite), et en même temps c'est la survie, c'est très rapide, très logique...
Bref, ce qui me trouble dans ce passage, c'est la permanence de l'écriture : Hesse ne fait pas d'effet de manche. Et surtout : on sent alors vivement cette vision de l'existence mêlant l'âme occidentale et un héritage du boudhisme (que je ne connais pas, mais dont Hesse est très épris, je crois)... Je veux dire que dans la continuité de son récit, dans la tenue de son écriture (telle celle du marronnier :-) ), s'embrasse en toute fluidité les mouvements de vie et de mort. Quelque chose comme ça...

Comprendre :

Je partage ce que tu dis, en te lisant d'ailleurs. L'évènement est brutal et inattendu. C'est la volonté de vivre de Goldmund qui lui fait accomplir cet acte, qu'il regrette immédiatement, d'ailleurs en le mettant en regard avec une certaine extériorité : "voilà maintenant que je viens de tuer un homme" (citation approximative). Dans le chapitre XIV, si besoin était (pour ma part, ça m'a permis de confirmer une impression), Goldmund affirme avoir tué en luttant contre la mort, dans une situation de défense. Mais, bien plus brutale, sera la mort donnée à l'agresseur de Lene dans ce même chapitre XIV : ce coup-ci, sur une page et demie, se déroule un meurtre violent. D'ailleurs, tu noteras que l'on est passé du meurtre de défense au meurtre de châtiment. L'errance de Goldmund et la perte de son innocence de l'enfance, l'ont transformé : on le savait querelleur, on le découvre désormais violent. Son potentiel de violence est même supérieur puisque Hesse écrit que ce meurtre brutal n'a pas assouvi la violence de Godlmund et qu'il aurait voulu le maltraiter (dixit) plus longtemps encore.

Interrogation sur l'évolution de nos personnages : il sera intéressant de découvritr où est arrivé l'être de raison, éclairé par le soleil, dont nous n'avons plus de nouvelles depuis dix ans en comparaison à l'être de la lune, l'artiste, qui créé des oeuvres ponctuelles qui transcendent son existence (Cf le dernier paragraphe du chapitre XIV) mais qui vit dans ses passions charnelles et violentes, savourant son quotidien pour oublier la mort qui frappe à la porte. J'attends avec impatience de retrouver Narcisse pour savoir comment il a évolué en parallèle de son alter-ego.

Une citation pour l'articulation entre la vie et la mort : "Le monde s'était fait sombre et sauvage, la mort hurlait sa chanson, Golmund l'écoutait, les oreilles bien ouvertes, avec une passion dévorante". Goldmund, pour le coup, est au bord du gouffre, il s'expose à la mort, celle de la peste, puisqu'il a compris qu'il ne pouvait lutter contre elle (comme contre Victor). Comme avec Lene et Robert, il a décidé de profiter de son bonheur de l'instant, éphémère, plutôt que de craindre sa fin et de vivre dans l'angoisse. Un Carpe Diem à laquelle ta référence bouddhiste s'appliquait probablement, même si, pour ma part, j'y attachais plutôt la référence à la philosophie antique, épicurienne ou stoïcienne. Mais admettons que le message soit le même : profiter de l'instant, rejeter le tourment.

D&D :

C'est saisissant pour moi comme cette mort est à la fois brutale et inattendue, et en même temps une sorte d'anti-climax... (en revanche, je suis d'accord avec toi pour souligner ce qui suit cette mort : l'érrance, l'état mental de Goldmund...)

Comprendre :

Curieux, d'ailleurs, le fait que Goldmund retombe dans l'errance après le deuxième meurtre. Parallélisme des formes, hoquet de l'écrivain, message moraliste ? Ok, je charie, mais je trouve le procédé un peu paresseux. Allez, je termine sur une note musicale : le passage de la peste dans le chapitre XIV, que je titrerais d'ailleurs volontiers "la danse macabre", doit probablement joliment s'accompagner d'"une nuit sur le mont chauve" de Moussorgski, les deux ayant une dimension tourbillonante, résignée et majestueuse. Moi j'étais sur Bizet ;)

D&D :

Pour ce qui a précédé : mon émotion la plus vive est venue de la confrontation entre Goldmund et "son" maître lui faisant une proposition pour "s'installer". Le questionnement sur l'art que vit Goldmund et sa crainte de la compromission sont des angoisses qui me parlent assez. La distinction éprouvée entre les oeuvres nécessaires et les ornementales, et sans nécessairement condamner ces secondes, me semble ici remarquablement exprimée.

Dès lors, la violence que déclenche chez le maître le refus de Goldmund est... tu vas rire... une des choses qui me terrifie le plus dans la vie... Car cela arrive... Pas toujours... Et cela ne dure pas toujours non plus... Sinon : ainsi naissent les ennemis mortels. Les vrais. Quelque chose comme ça.

Comprendre :

Maître Niklaus est un personnage méprisable, d'ailleurs Goldmund ne l'aime pas vraiment, il n'a pour lui que de l'admiration ("il l'aimait autant qu'il le haïssait" chapitre XI). Niklaus tient sa fille enfermée, au secret, la protège et la réserve, elle et sa dot fournie, pour un gendre qu'il choisira. La proposition d'installation que tu évoques est un acte égoïste car l'ambition pour Niklaus est principalement d'assurer la continuité de son atelier réputé, d'éviter qu'il ne se tranforme en atelier de production de statues ornementales ("et ne voulait pas voir son atelier célèbre dégénérer en une vulgaire fabrique de statues" fin chapitre XII). D'aiileurs, vois donc la manière dont Hesse conclut l'énoncé de la proposition envisagée : "ainsi, tout était engagé et l'appât posé pour l'oiseau derrière le piège". D'ailleurs, Niklaus commence par rabaisser Goldmund au moment où il lui propose son projet et lui laisse entendre que c'est grand honneur qui lui est fait. Je le redis : l'offre est égoïste et porte en elle le risque que tu évoques car Niklaus n'offre que très rarement sa confiance, il se met en profonde situation de faiblesse vis-à-vis de Goldmund en lui laissant, pour ainsi dire, la possibilité de le repousser, lui et son orgueil. Et évidemment, cela ne rate pas... Hesse nous laisse comprendre que Goldmund repousse, en même temps que la proposition, le style de vie de Niklaus, bourgeois, argenté, déconnecté des beautés de la vie naturelle, devenu incapable de produire de grandes oeuvres.

Je rejoins ton commentaire sur ce passage, je retiens aussi l'image de Goldmund sur son pont en train de jeter des boulettes de pain aux poissons, sa réflexion sur la souveraine des saucisses et des jambons (ne me dit pas que tu l'as oubliée lol), son dégoût exprimé de sa vie quotidienne, régulière et insipide. A la fin du roman, Goldmund parle de coeur désseché (et de fontaine vide) pour exprimé ce sentiment de vide émotionnel dans cette vie si rangée, si peu enrichissante en émotions, là aussi je trouve l'expression très juste (chapitre XIX pour Goldmund, mais je crois me rappeler qu'Hesse l'utilise aussi pour Niklaus).

Comprendre :

Fin de parcours pour ma part, nos gentils compagnons s'en sont retournés dans la sphère de la littérature vivante qui se présentera devant de futures générations.

J'ai un peu mieux cerné l'entité "Eve" ou "Mère des Hommes" dont nous parle Hesse tout le long du roman, cette figure mystique dans laquelle se confond la mère de Goldmund, la vie, la mort, la sensualité, la mort etc. En réalité, cette entité mystique, paganique, est le pendant du Dieu le père. Compliqué... Pour Narcisse (1), la voie est l'intellect (2), qui se rattache au père (3) et au soleil (4) et qui lui permet d'accéder à Dieu (5). Pour Goldmund (1), la voie est l'art (2), qui se rattache à la mère (3) et à la lune (4) et qui lui permet d'accéder à la Mère des Hommes (5). Pour revenir à cette Mère des Hommes, Alma Mater "païenne" (Narcisse dit de Goldmund qu'il est un païen), elle s'oppose (hum... elle diffère plus précisément) à la voie sacrée de Dieu, celle de l'intelligence, elle symbolise la vie, les passions, les femmes, le plaisir, la sensualité. Quand Hesse l'évoque, cette vie sous les rayons de la lune, il emploie très souvent des adjectifs relevant du champ lexical de la nuit et de l'animalité. A mon sens, Hesse évoque, à travers ces deux "voies", deux époques de l'Homme, celle l'homme de la nature puis celle de l'homme savant, pour exprimer le fait que toutes les deux se complètent et sont l'expression d'une même humanité. Le clavier me brûle les doigts d'écrire que Hesse oppose Paganisme et Religion, ce n'est pas le propos de Hesse, du moins je ne le crois pas, mais l'idée est assez proche. Petit éclairage, si besoin est, il faut savoir qu'avant les cultes solaires, notamment de l'ère romaine, les Celtes (notamment), pratiquaient un culte lunaire, astre qui était assimilé à une déesse créatrice. Le parallèle est fort, n'est-ce pas ?.

Je voulais évoquer les dernières lignes du roman. "Mais comment veux-tu mourir un jour, Narcisse, puisque tu n'as point de mère ? Sans mère on ne peut pas aimer, sans mère on ne peut pas mourir". Bien entendu, ce n'est pas de mort dont il est question ici, mais de vie : celui qui ne vit pas ne peut pas mourir. Il faut se rappeler le chapitre XIX au cours duquel Narcisse, très courageusement, s'interroge sur son choix de vie et la compare avec celle de Goldmund : "qu'il se sentait pauvre auprès de lui, avec sa science, sa discipline claustrale, sa dialectique !". Mais en même temps, Narcisse conclut que les deux voies mènent à Dieu et sont donc parallèles, acceptables. Là où, dans les paroles de Goldmund et dans la réaction de Narcisse (les dernières paroles de Goldmund brûlaient dans son coeur comme une flamme), on pourrait voir une remise en question de la part de Narcisse, je crois pour ma part qu'il s'agit de l'échec de Goldmund à voir plus loin que "sa" voie : si Narcisse est intellectuel, il a compris la voie de l'art et de la vie ; Goldmund, lui, ne considère que la voie de la vie. Le feu dans le coeur de Narcisse n'aurait alors pas la signification qu'on pourrait y voir dans une première approche, le questionnement de Narcisse sur sa vie, mais peut être son impuissance à ouvrir les yeux de son ami pour lui faire comprendre que s'ils sont différents, ils n'en vivent pas moins tous les deux une vie complète. D'ailleurs, j'avais trouvé que Goldmund faisait preuve de peu d'ouverture dans l'échange du chapitre XIX, au sujet de la pensée pure. S'il a bien vécu et réalisé, il part néanmoins en mauvais penseur ;) Autre lecture, cette accusation oublie le fait que Narcisse aime Goldmund (oui, il s'est occupé du cheval ! anecdote ésotérique), c'est une injure aux sentiments de Narcisse : tu ne peux aimer, toi, puisque tu n'es pas engagé dans la voie de la mère.

Il va me falloir un peu de recul pour conclure mais écrivons déjà quelques lignes : j'ai apprécié le roman pour la période monastique, le vagabondage, moins l'épisode "Lydia", apprécié la vie de sculpteur, apprécié l'errance numéro deux mais pas l'épisode "Rébecca", beaucoup moins le retour et l'épisode "Agnès", et moyennement la fin du roman sauf la réflexion solitaire de Narcisse et leurs échanges.

D&D :

Assez saisissant, en effet, le parallèle avec le culte lunaire des Celtes... Je trouve tout ce que tu proposes sur la "Mère des hommes" très bien vu. C'est très agréable de te lire ;-) Je repense à ça, que j'aime beaucoup : " L'art était la fusion du monde paternel et maternel, de l'esprit et du sang, il pouvait partir du fait le plus concret et mener au plus abstrait ou bien prendre son point de départ dans le monde des idées pures et trouver sa fin dans la chair pantelante. Toutes les œuvres d'art vraiment hautes, toutes celles qui n'étaient pas simplement des tours de passe-passe réussis, mais restaient pénétrées de l'éternel secret, comme par exemple la Vierge du maître, toutes les vraies et incontestables œuvres d'art possédaient ce double visage inquiétant et souriant, ce caractère masculin et féminin tout ensemble, ce mélange d'instinct et de pure spiritualité. Et lus que tout autre la statue d'Eve-Mère, un jour, présenterait ce double visage, s'il réussissait jamais à le créer. "... Je laisse reposer un peu. Je crois que je ne partage pas ta vision de la fin du roman. De même que ta réticence quant à l'initiation sensuelle. Il faudrait que je précise ça, bien sûr. Pour l'instant, ce n'est pas mon ressenti. Laissons reposer. Je relirai sans doute depuis les pages marquant les retrouvailles...

Citations :

"Je crois savoir, vénéré père, que je suis avant tout destiné à la vie monacale. […]
- Quelles sont les dispositions que tu sens en toi et qui te permettent d’exprimer une telle conviction ?
- C’est, dit lentement Narcisse, la faculté de percevoir la nature et la destinée des hommes. Pas seulement la mienne, celle des autres également. C’est là un don qui m’oblige à servir les autres en les dominant. Si je n’étais né pour le cloître, je devrais devenir  juge ou homme d’Etat."

"Vois, il n’y a qu’un point où j’ai sur toi l’avantage. J’ai les yeux ouverts tandis que tu n’es qu’à moitié éveillé ou que parfois tu dors tout à fait. J’appelle un homme en éveil celui qui, de toute sa conscience, de toute sa raison, se connaît lui-même, avec ses forces et ses faiblesses intimes qui échappent à la raison, et sait compter avec elles. Apprendre cela, voilà le sens que peut avoir pour toi notre rencontre. Chez toi, Goldmund, la nature et la pensée, le monde conscient et le monde des rêves sont séparés par un abîme. Tu as oublié ton enfance. Des profondeurs de ton âme elle cherche à reprendre possession de toi. Elle te fera souffrir jusqu’à ce que tu entendes son appel. Il suffit là-dessus ! Comme je te l’ai dit, je suis en éveil bien plus que toi. En cela je te dépasse de cent coudées et c’est pour cela que je puis te servir. Dans tout le reste, mon cher, tu me dépasses sans conteste. Plutôt tu me dépasseras dès que tu te seras trouvé toi-même."

"Le rayonnement de vie qui émanait de ce jeune homme l'indiquait nettement : il portait tous les signes d'un individu richement doué dans ses sens et dans son âme, d'un artiste peut-être, en tout cas d'un homme de grande puissance affective dont c'était le destin et le bonheur de s'enflammer promptement et de faire don de soi-même. Pourquoi donc cet être sentimental, cet homme aux sens affinés et riches, qui pouvait éprouver si intensément le charme d'une fleur, d'un lever de soleil, d'un cheval, d'un vol d'oiseau, d'une musique, et les aimer, pourquoi s'acharnait-il à vouloir être un intellectuel et un ascète ? "

"Les natures du genre de la tienne, les hommes doués de sens délicats, ceux qui ont l’âme, les poètes, ceux pour qui toute la vie est amour nous sont presque toujours supérieurs, à nous, chez qui domine l’intellect. Vous êtes, par votre origine, du côté de la mère. Vous vivez dans la plénitude de l’être. La force de l’amour, la capacité de vivre intensément les choses est votre lot. Nous autres, hommes d’intellect, bien que nous ayons l’air souvent de vous dis diriger et de vous gouverner, nous ne vivons pas dans l’intégrité de l’être, nous vivons dans les abstractions. A vous la plénitude de la vie, le suc des fruits, a vous le jardin de l’amour, le beau pays de l’art. Vous êtes chez vous ou sur terre, nous dans le monde des idées. Vous courez le risque de sombrer dans la sensualité, nous d’étouffer dans le vide. Tu es artiste, je suis penseur. Tu dors sur le cœur d’une mère, je veille dans le désert. Moi, c’est le soleil qui m’éclaire, pour toi brillent la lune et les étoiles. Ce sont des jeunes filles qui hantent tes rêves ; moi, ce sont mes écoliers…"

"Ah, si, du moins, la pauvre Rébecca, la belle juive, la pauvre Lene consumée dans sa hutte, et la charmante Lydia, et Maître Niklaus se tenaient là, eux aussi ! Mais ils se dresseraient ainsi un jour pour l’éternité, il érigerait, lui, leurs statues ; et ces formes qui, aujourd’hui, signifiaient pour lui amour et tourment, angoisse et passion, se présenteraient devant les générations futures, sans nom et sans histoire, symboles silencieux et muets de la vie humaine !"

Publié par comprendre - dans Livres
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15 août 2008 5 15 /08 /août /2008 16:40

Des choses et d'autres, je vous laisse y picorer ce qui vous plaira.




1. Marguerite Yourcenar, Mémoire d'Hadrien


"Je n'en suis pas moins arrivé à l'âge où la vie, pour chaque homme, est une défaite acceptée.


Dire que mes jours sont comptés ne signifie rien, il en fut toujours ainsi.

Il en est ainsi pour nous tous. Mais l'incertitude du lieu, du temps, du mode, qui nous empêche de bien distinguer ce but vers lequel nous avançons sans trève, diminue pour moi à mesure que progresse ma maladie mortelle. Le premier venu peut mourir tout à l'heure, mais le malade sait qu'il ne vivra plus dans dix ans.

Ma marge d'hésitation ne s'étend plus sur des années, mais sur des mois."











2. Peut-être l'essentiel










3. Lectures de l'année (?) à venir

Louis-Ferdinand Céline - Voyage au bout de la nuit
Marguerite Yourcenar - Mémoires d'Hadrien
Jean-Jacques Rousseau - Rêveries du promeneur solitaire
Eiji Yoshikawa - La parfaite lumière
Umberto Eco - Le pendule de Foucault
Hermann Hesse - Narcisse et Goldmund





Mark Haddon - Le bizarre incident du chien pendant la nuit
Bret Easton Ellis - American Psycho
(?) Roy Lewis - Pourquoi j'ai mangé mon père
(?) Jean Teulé - Le Montespan
(?) Douglas Preston - La chambre des curiosités
(?) Ken Follett - Les Piliers de la terre




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