Autour de la religieuse
François Couperin, les Leçons de TénèbresChants probablement connus par "la religieuse" lors son passage à Longchamp
Sur le plan économique, la famille trouvait un intérêt à une telle situation : la jeune fille cloîtrée ne constituait plus une charge courante pour le ménage (nourriture, entretien...), ne nécessitait plus que l'on constitue une dot et que l'on pourvoie à son installation (mariage) et, par quelques habiles manoeuvres, se retrouvait dépossédée de ses droits sur les héritages familiaux à venir.
Ah quelle tristesse
J'endure en ce couvent.
Mon coeur plein de tristesse
Souffre mille tourments.
Une mère sévère
Met fin à mon bonheur.
Je suis au monastère
L'amour en est l'auteur.
Chanson populaire du 19e siècle
" Vous ferez ce que votre mère doit attendre de vous ; vous entrerez en religion ; on vous fera une petite pension avec laquelle vous passerez des jours, sinon heureux, du moins supportables. "
Diderot, "La religieuse"
Note : les sources en ma possession sont assez peu nombreuses. Il existe cependant des documents historiques assez précis relatifs au procès de Marguerite Delamarre.
Alain Peyrefitte : « Je partage entièrement les sentiments qui vous animent ».
Le tournage du film est rendu difficile par quelques décisions techniques de l'Etat (refus de tournage dans un bâtiment relevant des monuments historiques) mais parvient néanmoins à son terme.
La commission de contrôle (la "censure") rend un avis favorable à l'exploitation mais propose l'interdiction aux moins de 18 ans. Le secrétaire d'Etat à l'information (qui a remplacé le fantastique Alain Peyrefitte, paix à son âme) réunit une nouvelle fois la commission de contrôle et leur explique que la projection de ce film pourrait provoquer des troubles à l'ordre public et qu'un avis défavorable à l'exploitation serait le bienvenu. La commission persiste sur son avis favorable. Qu'à cela ne tienne, l'avis de la commission n'est que facultatif, et le Ministre Interdit le film. Godard, avec inspiration, interpelle André Malraux dans le Nouvel Observateur : "Monsieur le ministre de la Kultur".
Le film est projeté à Cannes en 1967... et tout se passe bien ! Le film est accueilli chaleureusement et l'on se rend compte qu'il est austère, simple et très fidèle à l'oeuvre de Diderot. Les lobbies religieux n'auraient-ils pas cherché à faire passer une oeuvre philosophique, au même titre que celle de Diderot, pour un scandaleux pamphlet anti-catholique ?
L'interdiction ministérielle est annulée par la Justice administrative et le visa d'exploitation délivré à compter de l'été 1967. Record d'entrées, republication de l'ouvrage de Diderot. L'agitation réactionnaire a obtenu l'effet inverse à celui recherché.
La bataille de 1967 entre intégristes catholiques (sous faux nez, certes) et artistes reprenant une oeuvre philosophique critique (rappelons-nous quand même qu'il ne s'agit pas de critiquer l'Eglise pour le seul plaisir de le faire, l'affaire Delamarre a bel et bien existé) est la continuité d'une bataille historique entre traditionalistes et progressistes et que l'on peut résumer par : "Peut-on critiquer librement les religions ?".
Oeuvres évoquées :
- Diderot, La religieuse (écrite en 1760, publiée en 1780 en feuilleton puis en 1796 en oeuvre intégrale)
- "Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot", film de Jacques Rivette sorti en 1967